Главная   /  Des lieux et des gens   /  Gabon et co.   /  Gabon. La Lopé

Gabon. La Lopé

Transgabonais

« J’ai froid. Je déteste le froid. À combien est réglée la clim ? 22 °C ? Je dirais plutôt 16 °C…  Et merde, je ne sais plus dans quelle position me mettre sur ce siège. Do-do, l’enfant dort… Ils pourraient au moins baisser la lumière, non ? C’est la nuit, bon sang ! J’ai l’impression d’être dans un bloc opératoire. Et encore, là-bas, ils n’éclairent que la table, pas toute la salle ! Une chose est sûre : ce n’est pas un TGV, c’est un TPV. Au fait, combien de temps il nous reste ? « Excusez-moi, on arrive à quelle heure à la Lopé ? Vers une heure trente ? Merci ! » Et pourquoi ils n’annoncent pas les arrêts ? Comment les gens savent où descendre ? Ils comptent les gares ? Il ne faut surtout pas louper le nôtre. « Louper la Lopé »… C’est drôle, quand on y pense. Dehors, c’est le noir total. On est où, là ?… « Oh mon Dieu, j’ai froid ! » Ah, les gamins devant ont mis des gants. J’en veux aussi, moi ! Tiens, mon Livingston a sorti sa doudoune et tiré son bonnet sur le nez. Moi, je ressemble à une Bédouine avec ma casquette enfoncée sur une écharpe enroulée autour de tout. On ne voit plus que mes yeux. On dirait un soldat de Napoléon surpris par l’hiver russe. Et cette dame à côté, emmitouflée dans une couette, tête comprise… « Bon-bon… Mon livre est trop gros… »Et pourquoi on a décidé de partir, déjà ? « Long week-end, long week-end ! » Mon lit douillet, bien au chaud… « Ahouuuuuuuuuh ! »

« Comment ? La Lopé, c’est le prochain arrêt ? Merci ! On vous a fait un trou dans la tête avec nos questions. Désolée. »

Six heures et demie de voyage sur le Transgabonais – l’unique chemin de fer du Gabon. 
270 km depuis Libreville. Vitesse moyenne : 45 km/h. 

« On est arrivééééééé ! » Oups… Pas de quai. « Il faut sauter ? Tout droit dans la nuit ! »

La Lopé –  deuxième parc national du Gabon avec une superficie de 4970 km². C’est l’un des plus étudiés et accessibles. Le premier par la taille, « Minkébé » (7560 km²) qui  se trouve dans la partie nord-est près de la frontière avec le Cameroun, est fermé pour les touristes à cause du problème de braconnage. Les deux autres à côté – « Waka » et « Birougou» – sont peu étudiés et sont dépourvus d’infrastructure touristique. 

La Lopé se trouve dans la partie centrale du Gabon sur le territoire de quatre provinces. Nous avons séjourné dans la partie nord au bord du fleuve Oogoué (c’est le même fleuve de notre voyage de Pâque à Wongua-Wongué. Il traverse le pays entier). La Lopé  c’est une savane magnifique, la crête du mont Brazza et la forêt à perte de vue. On  raconte que la savane est le paysage d’origine, qui fut colonisé au fil du temps par la forêt, qui couvre aujourd’hui 90% du territoire du parc. Afin de stopper son invasion, les locaux brulent la savane. Des colonnes de fumée montantes vers le ciel sont visibles partout.

A la Lopé on compte :
1500 espèces de flore y compris endémiques ; 
68 espèces mammifères dont  15 de primates ;
412 (!) espèces des oiseaux, 
36 espèces de reptiles, 
28 espèces d’amphibies ; 
et 250 espèces de papillons !!! 

La Lopé, le parc naturel le plus célèbre du Gabon, est particulièrement prisé par les birdwatchers. À l’hôtel, j’ai croisé un groupe dont les vêtements ont immédiatement éveillé ma jalousie, mal dissimulée, il faut l’avouer. Trouver des habits adaptés aux tropiques relève du parcours du combattant. Sur Internet, on ne propose que des couleurs « cible pour éléphant »« bonjour, buffle!» ou « salut, mouche tsé-tsé ! ». Quand j’ai vu leur tenue en camouflage aux cent nuances de vert, j’ai failli leur demander l’adresse du fournisseur.

Bon,  la raison de présence des  birdwatchers est assez clair.  Notre voyage, à nous ?  Changer d’air. Éclaircir nos esprits. Nettoyer nos poumons. Gravir le mont Brazza. Observer les singes. Arpenter la jungle. Et, si possible, croiser des éléphants.

On le sait désormais : la notion de confort en Afrique est relative. Pourtant, avant de réajuster nos standards, notre cerveau ne peut s’empêcher de passer en mode « critique » : « Tout ça pour ça ?!»  Stop! Lancement du programme de redémarrage d’urgence pour basculer en mode « Afrique-brousse» : Lumière : présente ; eau : présente (et c’est déjà génial ! Elle n’est pas toujours au rendez-vous) ; WC : positif ; douche : positive ; lit : présent ! En bonus : un matelas confortable et une literie propre – tout ce qu’il faut pour être heureux. 2 h 30 du matin : extinction des feux !

Jour 1.

08 h 00. Légèrement froissés et pestant contre « le petit-déjeuner servi de 7 à 9 heures », nous déboulons du bungalow.

« Whaou ! » Le sourire béat aux lèvres. L’Ogooué, large et généreux en saison des pluies, dévoile ses dents noires de basalte en saison sèche et laisse apparaître son sable fin. Les mamelons doux du Brazza, l’ocre jaune de la savane, la forêt dense et verte, les sphères féeriques des manguiers en fleurs… Ça valait bien le calvaire du train !

À en juger par les tables vides, nous ne sommes que deux clients à l’hôtel, avec le groupe de birdwatchers. Parfait. Moins de monde, plus d’authenticité. Pour le safari de cet après-midi, nous ne serons que deux. La classe ! Un safari sur mesure.

Si jamais vous passez par la Lopé, je vous souhaite de tomber entre les mains de Rémy. C’est un homme à tout faire : il vous accueille à la gare en pleine nuit, désamorce avec brio les tensions avec les touristes énervés, et se révèle animateur et danseur hors pair. Cool, sympathique, et tout simplement un bon gars. Son métier, sa vocation ? Guide. Et pas n’importe lequel : Rémy est le guide le plus professionnel que nous ayons rencontré au Gabon en un an. Il travaille avec le cœur et aime son métier passionnément. Il vous cite les noms des espèces en latin, en français, en anglais si besoin, et vous régale d’anecdotes sur la vie de la réserve et le folklore local.

Attention aux Éléphants!

« J’espère que nous aurons de la chance. Après 16 h, c’est l’heure du dîner pour les animaux. Hier, on a vu beaucoup d’éléphants. Mais dans la nature sauvage, les animaux ne se plient pas à nos désirs. Regardez ! Un calao ! C’est le conseiller de Simba dans « Le Roi Lion », vous vous souvenez ? »

Rémy fait souvent référence à ce dessin animé de Disney, mais nous sommes incapables de suivre, n’ayant jamais vu le film. En revanche, je me sens réhabilitée grâce au dernier Tarzan : toutes les scènes de savane et de forêt ont été tournées à la Lopé, où l’équipe de tournage est restée un mois. (Dans le film, l’histoire se déroule au Congo.)

Rémy s’indigne des inexactitudes hollywoodiennes : « Ils ont montré des éléphants de savane beaucoup trop grands. Ici, nous avons des éléphants de forêt : ils sont plus petits, mesurent entre 1,5m et 2 m et pèsent 300 à 400 kg. Et ne me parlez pas des autruches… Il n’y en a pas par ici ! »

De temps en temps, il mouille son doigt pour sentir le vent. Nous quittons la piste et roulons dans la brousse. « On descend. Vous me suivez calmement. Si je fais un signe, vous vous arrêtez. Si je dis «courez», vous courez… calmement (!) vers la jeep, explique Remy. »

Là, je dois avouer que j’ai la trouille, mais l’adrénaline fait son effet. J’avance dans la savane sous les menaces de mon Livingston, qui me promet de me doubler si je traîne les pieds. On joue aux lapins dans l’herbe haute, qui nous arrive parfois jusqu’aux épaules… « Ta-dame !!! »

Un troupeau de buffles en pleine séance de bain de boue ! Rémy nous fait signe d’approcher. «Merci, c’est bien comme ça. » Je zoome, prends quelques clichés et bats en retraite en chuchotant : « J’ai vu, j’ai vu. J’ai même filmé. On y va ? »  Rémy s’empare de l’appareil et prend des photos à environ trois mètres du troupeau. L’un des buffles nous fixe. Son regard n’a rien d’amical. Pas besoin de répéter le signal pour reculer. Je m’applique à ne pas déguerpir à toute vitesse et marche rapidement-calmement.

Une fois près de la voiture, Rémy nous lance : « Je ne voulais pas vous effrayer, mais les buffles et les hippopotames sont les animaux les plus agressifs d’Afrique. » « Enchantée ! » À les voir, on dirait pourtant des vaches comme les autres… « Pas tout à fait », rétorque Rémy. « J’ai eu un collègue en formation qui ne cessait de se parfumer, soi-disant pour éloigner les mouches, les tiques et les moustiques. À cause de lui, on était toujours en retard. Un jour, lors d’une sortie pratique en forêt, nous sommes tombés sur un buffle. L’animal nous a chargés  (pour info, les buffles et les éléphants peuvent courir jusqu’à 40 km/h) et a particulièrement ciblé le gars parfumé. Sous l’effet de l’adrénaline, celui-ci a grimpé sur unChorisia speciosa(un arbre dont le tronc est couvert de grosses épines). On l’a retrouvé accroché au tronc, en pleurs. Ce fut un vrai défi de le faire redescendre. Depuis, il est devenu difficile de trouver un meilleur responsable de la sécurité. »

« Moi, j’ai suivi les instructions à la lettre. Pas de parfum, je tiens à le préciser. »

Nous partons à la recherche des éléphants. Nous cherchons des îlots d’herbe verte foncée, très coupante, dont les éléphants raffolent. Crépuscule. Nous nous arrêtons et écoutons la savane. Elle est sauvage, indomptée, bouleversante.  

« Est-ce qu’on pourrait passer la nuit dans la savane ? Sous une tente ? Ça devrait être chouette ! Je m’adresse à Rémy, sous le coup de l’émotion. » — « Oui. Dites quand. »

Je croise le regard explicite de mon Livingston, qui me lance : «  Quoi ? Tu es folle ?! Passer la nuit dans la savane avec les éléphants, les panthères et compagnie ?! » «  La prochaine fois, peut être, murmure-je à Remy

Nous avons trouvé une petite famille d’éléphants en lisière de la forêt. Ils pâturaient paisiblement dans la nuit tombante. Le moteur coupé, nous les avons observés, complètement charmés, amoureux pour toujours de ces grands animaux aux mouvements lents et gracieux, nageant dans les herbes hautes. De temps à autre, la petite tête d’un éléphanteau apparait à côté de sa mère…  La savane. Le mur dense de la forêt. Le chant rythmé des grillons. Un oiseau attardé à la recherche d’un abri. Chut… Écoutez… C’est la magie qui opère.

Il paraît que les éléphants vivent en matriarcat. La femelle matriarche mène la famille. À la naissance d’un petit, elle peut chasser du groupe un mâle qui, poussé par l’envie de s’accoupler, serait capable de tuer l’éléphanteau. La durée de la grossesse de la femelle est de 24 mois. Le bébé reste avec elle jusqu’à ses 8 ans. Pendant ce temps, elle n’est pas féconde. Autrement dit, une femelle ne peut avoir de descendance qu’une fois tous les 10 ans ! Maintenant, je comprends cette protection farouche des bébés. Loi de la jungle : si vous tombez sur une éléphante avec son petit, changez de route.

Jour 2. 

La journée s’annonce sportive : l’ascension du mont Brazza. La colline de 820 mètres coiffée d’une antenne de téléphonie mobile, comme un symbole maladroit de modernité planté au cœur de la nature gabonaise. Notre objectif ? Les vues sur l’Ogooué et ses environs, ces panoramas qui valent bien quelques efforts.

Dès le petit-déjeuner, l’ambiance se charge de nouvelles présences. À la table voisine, une famille de six personnes s’installe avec le bruit et la désinvolture de ceux qui croient que le monde leur appartient. Leur attitude, leur critique systématique, leur mécontentement affiché –  des touristes, sans aucun doute. Ces comportements, nous les avons nous-mêmes adoptés, sans le vouloir, au début de notre séjour. L’amalgame est facile, surtout quand on arrive avec des attentes forgées dans le confort du monde développé.

Notre arrivée la veille nous a au moins appris une chose : ici, le groupe électrogène a ses horaires. Il s’arrête la nuit et en milieu de journée, privant le lieu d’eau et d’électricité jusqu’à 8 heures du matin et après 17 heures. Comme quoi, nous gardons notre zen.

« D’où venez-vous ? » leur demandons-nous, par curiosité. « De Paris ! » lance l’une d’eux, avec une arrogance à peine voilée. Une jeune fille tente de nuancer : « Pas tout à fait… » Mais les regards des aînés la réduisent au silence. Des immigrés, sans doute, qui ont honte de leurs racines. Leur mépris affiché et leurs plaintes incessantes leur vaudront rapidement un surnom : les Cardachians.

Plus loin, une autre famille, franco-gabonaise celle-ci, assume pleinement son double héritage. Pas de gêne, pas de complexe, juste la légèreté de ceux qui savent d’où ils viennent. À leur gauche, un comptable français au sens de l’humour dévastateur. Il travaille pour une compagnie minière, perdu dans les confins du Gabon. Il est arrivé avec deux jeunes collègues gabonais, qu’il appelle affectueusement « les enfants ».

J’espère secrètement que les Cardachians ne seront pas avec nous pour la montée de Brazza. En vain. Elles sont toutes là.

— « Vous allez monter en flip-flops ? » demandé-je à l’une des Cardachians, 17 ans à peine. — « Et alors ?» lance-t-elle, provocante. Sa mère, toute en dentelle, me fusille du regard. Je commence à haïr les touristes.

Rémy, toujours fin diplomate, sent mon agacement. « Ceux qui ont déjà fait la randonnée peuvent passer devant », suggère-t-il. On en profite pour filer comme des flèches. Ni une ni deux, nous bondissons et avalons l’ascension en 45 minutes, au lieu des 1h30 prévues.

Pour tuer le temps, nous arpentons la crête jusqu’à la montagne-masque, sacrée selon la légende. On raconte qu’un chaman, pour protéger son village, aurait sculpté ce visage colossal par la seule force de sa pensée. En réalité, c’est l’érosion qui a fait son œuvre. « Chacun choisit sa version de l’histoire», philosophe Rémy. Moi, je garde la magie. L’Afrique est un continent où tout est possible. Au sommet, nous formulons un vœu. Qui sait ? Peut-être s’accomplira-t-il.

En haut à droite la montagne sacré. Le masque n’est pas très visible mais il est là.
Les feux de la savane

Jour 3. 

Ce matin, nous allons nous promener dans la jungle. J’ai attendu ce jour. Je suis très impatiente.

Avant le petit-déjeuner, j’aperçois Rémy en T-shirt blanc. « C’est foutu ! » Il ne nous accompagnera pas. Il est engagé avec un autre groupe de touristes. « Ce n’est pas grave », me console-t-il. « Vous allez avec Jean de Dieu. Il est sympa et très professionnel. » Le très « sympa et professionnel » Jean de Dieu nous attend à côté de la jeep, visiblement pas très enthousiaste.

Arrivés à la lisière de la forêt, chacun subit une inspection sévère : pas de parfum, pas de vêtements clairs… Une dame, aspergée d’un antimoustique si odorant qu’il pourrait asphyxier un troupeau d’éléphants, est reléguée à l’arrière du groupe. Nos chances d’observer des singes et autres habitants de la jungle viennent d’être revues à la baisse.

Manifeste : Chers Touristes, si vous êtes venus de très loin, au fin fond de la jungle, en payant assez cher (oui, le tourisme au Gabon n’est pas donné. Il est considéré comme un tourisme de luxe. Oui, c’est discutable, mais c’est la réalité) pour voir une nature vierge et sauvage, je vous prie de bien vouloir lire les instructions de comportement dans les réserves naturelles (surtout en Afrique), afin de ne pas réduire vos attentes – et celles des autres – à néant.

« Hakuna Matata », chuchote mon Livingston. Lui aussi, sous l’œil sévère de Jean, a troqué son t-shirt blanc contre un sweat bleu foncé. Il a très chaud, mais l’ordre, c’est l’ordre. Personne n’a envie de se faire courir après par un éléphant.

L’inspection des troupes terminée, nous sommes enfin prêts à suivre Jean à la queue leu leu. Nous pénétrons dans la jungle. Quelques mètres seulement, et nous basculons dans un monde parallèle. Une autre réalité. C’est comme si quelqu’un venait de claquer une porte derrière nous.

L’air s’épaissit et devient humide. Il nous enveloppe, transforme chaque bruit, le déforme, l’amplifie, le fait résonner. Même le silence est palpable. Des arbres géants, majestueux, règnent sur les toiles de lianes et le sous-bois dense et épais. Ils filtrent la lumière avec avidité. Rares sont les rayons qui s’échappent de la prison des cimes. Tout baigne dans une pénombre luisante, aux nuances de marron, de gris et de vert.  Nos pas prudents s’amortissent sur un feutre des feuilles mortes. Le feutre, trompeur dans sa douceur, grouille de vie et cache les pièges des racines qui serpentent et se perdent telle des espionnes de la forêt. L’environnement est tellement inconnu que le cerveau passe en mode reptilien des instincts primaires, mobilisant tous les sens. 

J’ai peur et je suis curieuse en même temps.  Jean est peu bavard. Un léger problème pour un guide. Il nous promène sans hâte sur des chemins que lui seul connaît, répondant parfois, sans enthousiasme, à mes questions insistantes : « Est-ce un padouk ? Où est le padouk ? Vous me le montrerez ? Y a-t-il des ébènes par ici ? Qu’est-ce que c’est, ces boursouflures ? Est-ce la liane à eau ? Et ce cri, là-bas ?... » Il s’arrête brusquement et me fait signe de me taire. Nous attendons, tendus, le bruit des branches cassées, comme si quelque chose se frayait un chemin dans les arbres.

Je pense à une anecdote que Rémy nous a raconté il y a trois jours. Récemment, il a guidé un couple de touristes canadiens dans la jungle. Ils sont tombés nez à nez avec un groupe d’éléphants et leur petit. La Madame, terrifiée, a sauté de ses baskets et piqué un sprint de championne. Rémy a dû déployer tout son talent de guide forestier pour éloigner les éléphants et récupérer les chaussures de la dame. À l’époque, nous avions ri de bon cœur. En réalité, je dois avouer qu’on peut sauter de son propre slip, tellement la peur vous prend. J’ai très peur. J’ai la conscience aiguë que nous ne sommes ni dans la jeep, ni même à côté. Nous sommes plantés là, au cœur de la forêt vierge et sauvage, avec un sens de l’orientation proche de zéro, contrairement aux éléphants et aux buffles. Eux, ils sont chez eux. Les branches et les arbres massifs ne sont pas des obstacles pour eux.

Les éléphants, au fait, possèdent des détecteurs de mouvement au bout de leurs trompes, sans parler de l’hypersensibilité de leurs coussinets sous les pieds. Ils ont détecté – ou plutôt, ils ont déjà détecté – notre présence, avec des coordonnées précises. S’ils chargent, ils n’ont qu’un seul défaut : leur lenteur. Dans ce cas-là, il faut courir vers l’arbre ou l’arbuste le plus large, en faire le tour et sprinter… si la chance est avec vous.

Je vous ai fait peur, hein ? 😀  Nous aussi, nous avons été terrifiés, plantés dans la jungle, les yeux écarquillés et le taux d’adrénaline à son maximum.

Jean expire enfin : « C’était un éclaireur. » Pas clair du tout. Un éclaireur de qui ? Est-il parti prévenir les autres qu’un troupeau d’homo sapiens traîne dans la jungle ?…

Quelque chose a aboyé là-haut. En réponse, un écho de hurlements et de cris stridents. « Ce sont les singes », explique Jean. Nous levons les yeux vers les cimes des arbres – rien. « La forêt se réveille tôt le matin, continue Jean. Si vous venez à cette heure-là, vous verrez des singes s’alimenter en état quasi inconscient. Ils sont obnubilés par la nourriture. Ils ne voient rien, n’attendent rien. Ils mangent, mangent, mangent. Si, par malheur, vous dérangez un éléphant pendant son petit-déjeuner, ou si vous vous trouvez sur son chemin, il vous poursuivra jusqu’à être sûr que vous ne convoitez pas sa nourriture et que vous ne bloquez pas son passage. Là, il est neuf heures du matin : tout le monde a fini de manger et nous observe depuis leurs cachettes, guettant nos moindres mouvements. »  Tout en parlant, Jean nous montre les restes des petits-déjeuners des potamochères, des antilopes et des buffles. À en juger par la fréquence des restes et la forme des crottins, on dirait que nous sommes sur un chemin fréquenté plutôt par les éléphants. Il nous désigne des traces de boue sur un tronc : « Un éléphant s’est frotté ici pour se débarrasser des tiques. Ne touchez pas ! »

Sous nos pieds, des restes de fruits entamés, écrasés. J’en goûte un, qui ressemble à une pomme à la chair verte et farineuse. Le goût est âcre et amer. « Les singes en raffolent », précise Jean.

Entre-temps, depuis un moment déjà, nous percevons une odeur puissante musqué et âcre. Je lance un regard à mon Livingston. Il confirme d’un hochement de tête. Je me tourne vers Jean. Pas un mot. Les excréments sont tout frais. « Regardez ! Un pipi d’éléphant ! » montre-t-il en désignant une trace humide et récente.

Nous sommes soudain moins curieux. Une agitation dans les cimes : des ombres sautent de branche en branche. On devine les frimousses des singes. Nous échangeons des regards — eux, là-haut, nous, en bas — avec une curiosité mutuelle et évidente. Un instant plus tard, la famille disparaît dans le feuillage. « C’est mieux comme ça », remarque mon voisin. « J’ai lu quelque part que les chimpanzés deviennent carnivores deux fois par an et peuvent attaquer. Un adulte est capable d’arracher un bras à un humain. » Bonjour l’ambiance. Le safari dans la jungle se transforme en film d’horreur…

Jean précise que ce n’étaient pas des chimpanzés, mais une autre espèce à la gueule blanche. « Il y en a une autre que vous avez aperçue sur la route plus tôt. Les locaux les appellent « les diables noirs » à cause de leur pelage, de leurs canines proéminentes et de leurs oreilles pointues aux extrémités déchiquetées. Le surnom leur va à ravir. »

« Et les gorilles ? » « Ils sont dans la forêt profonde. » « Et les panthères ? » « Elles sont là aussi. En ce moment, elles dorment. La chasse nocturne commence après six heures. Si vous en croisez une en journée, c’est qu’elle a des petits et qu’elle chasse sans relâche. Sinon, les chances de l’apercevoir sont quasi nulles. Pour la sieste, elle choisit des cachettes si bien dissimulées que même les oiseaux ne la dérangent pas. Il est fort possible qu’il y en ait une là-haut, tapie quelque part, qui nous observe tranquillement. »

« Oh ! Regardez ! Un écureuil ! » C’est un animal qu’on s’attend le moins à voir dans la jungle : un roux ordinaire d’Afrique, et un autre, bien plus grand, presque gigantesque.

Nous quittons la forêt avec soulagement. « Pas de rencontre avec les éléphants, Jean ? », dis-je, un peu déçue. « Moi, je préfère ne pas les rencontrer en forêt », répond-il, pensif.

J’ai enfin compris : durant ces deux heures et demie, nous avons suivi les éléphants de près. Cette odeur forte, ces arrêts brusques, ces « pas bouger » chuchotés, ces détours hors des sentiers vers les buissons… Tout ça pour éviter une rencontre directe. À vrai dire, je suis à la fois soulagée et un peu déçue.

Notre guide sait bien que la forêt vierge n’est pas un zoo. Si vous êtes amateur de contacts directs avec les animaux, je vous invite à venir à la Lopé fin novembre ou en décembre. C’est la saison des mangues. Les éléphants seront alors en plein safari « homo sapiens » . 

Pour déguster ce fruit dont ils raffolent, ils n’ont peur de rien ! Ils envahissent le village, notre lodge et les environs, semant la terreur parmi les locaux et les touristes. A la lodge, dans les buissons près de la piscine, nous avons découvert le crâne d’un pauvre gourmand : dans sa quête effrénée de mangues, il était  tombé dans la piscine. Vous devinez la suite… Les locaux ne sont pas très tendres avec les animaux sauvages. Pour nous, touristes, ces bêtes sont exotiques. Pour eux, c’est une guerre de survie. Le gagnant est toujours le même.

Minuit. Il reste deux heures et demie avant l’arrivée de notre train pour Libreville. Assez de temps pour dormir. Nous disons au revoir à Rémy, qui nous a fait rire jusqu’à la dernière seconde avec ses histoires. À peine parti, le voilà qui revient en courant : « Vite, vite ! Un cadeau d’adieu ! Un piton!» Nous abandonnons nos valises et filons vers la route. Dans la lumière crue des phares, un piton de trois mètres, superbe et immobile.

Il a visiblement fui un feu de savane. Sans cérémonie, Rémy l’attrape par la queue et le tire vers le bas-côté. Le reptile, choqué par cette familiarité, relève la tête avec une expression presque outragée.

Une foule de villageois s’assemble, inquiète. Quelqu’un arrive avec une hache. Rémy la confisque en grognant. Nous sommes inquiètes pour le sort du piton. « Ne vous en faites pas, il ne sera pas tué », nous rassure-t-il. Nous laissons la foule à ses délibérations, convaincues que le pauvre animal finira mal. Ça me peine. Mais qu’est-ce que j’y connais, moi ? Moi, qui vis dans un appartement confortable en ville, assise en ce moment même sur une terrasse avec une vue magnifique sur l’océan. Moi, qui ne vis pas dans une cabane de bois à la lisière de la jungle, avec des pitons traversant la route à dix mètres de chez moi. Un piton reste un piton, qu’il soit rassasié ou affamé. En fin compte, mon idée de passer une nuit dans la savane, sous la tente, tête-à-tête avec les étoiles… et qui sait, avec un piton, me paraît soudain un peu folle.

Août, 2017

icon

Вы не можете скопировать содержимое этой страницы